Méditation libre : «Tu nous as choisis pour servir en ta présence»
Le Père Dominique Fontaine propose une réflexion à partir de la prière eucharistique n°2.
J’aime cette phrase de la prière eucharistique n°2 : « Nous te rendons grâce car tu nous as choisis pour servir en ta présence ». Cela concerne tous les chrétiens, c’est le ‘nous’ de l’assemblée qui s’offre avec le Christ. Il s’agit de servir : servir les hommes nos frères, servir l’humanité, servir l’humanité de l’homme. C’est la diaconie de l’Eglise, que nos évêques nous invitent à approfondir dans la perspective de Diaconia 2013.
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Je vous propose un chemin de méditation dans les évangiles en nous laissant guider d’abord par ces mots de service et de serviteurs.
« Tu nous as choisis pour servir en ta présence »
Une méditation vers Diaconia 2013
Tu nous as choisis pour servir
Commençons par un court passage en Luc 17, 7-10. « Quand vous aurez fait tout ce que Dieu vous a commandé, dites-vous : ‘nous sommes de simples serviteurs, nous n’avons fait que notre devoir’. » Jésus fait appel à notre bon sens. Ces serviteurs font leur travail, qui est de servir à manger à table. Nous avons à être d’abord de bons professionnels, qui trouvent leur joie dans le travail bien fait, pour qui la conscience professionnelle est essentielle. Il faut dire que cela n’est plus toujours évident aujourd’hui dans les entreprises ou la fonction publique avec la pression qui est exercée sur les salariés…
‘Tu nous as choisis pour servir’ : il s’agit de trouver notre joie dans le simple service des autres, et pour les prêtres et les diacres dans l’exercice du ministère qui leur a été confié. Jésus nous dit … que cela devrait nous suffire ! Nous n’avons pas à attendre de gratification.
Allons voir maintenant un autre récit de Luc (12, 35-38). « Restez en tenue de service et gardez vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte.». La tenue de service, le bleu de travail ou la blouse blanche à l’hôpital par exemple, cela signifie que nous sommes dans notre temps de travail, que nous avons une responsabilité à exercer, un travail qui nous est confié. Comment restons-nous en tenue de service dans notre vie quotidienne?
« Gardez vos lampes allumées. » Les serviteurs sont dans la nuit, ils sont d’astreinte, ils attendent de servir, d’ouvrir la porte au maitre à son retour des noces. Or il va se passer quelque chose d’inattendu, de renversant : « Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. Amen, je vous le dis, il prendra la tenue de service, les fera passer à table et les servira chacun à son tour. » Le maitre se met en tenue de service ! Les serviteurs n’attendaient que de servir et voilà qu’ils sont servis par leur maitre !
La clé est un peu plus loin dans l’Evangile, au moment du dernier repas : « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert[1] » (Lc 22, 27). Jésus se définit comme le servant, le serveur … le diacre !
Dans les Ecritures, une parole en appelle une autre. Je pense à celle-ci : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. » (Mt 18,20) Si nous mettons ensemble les deux phrases, cela donne : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux comme celui qui sert. » Dans l’eucharistie, le Christ est présent, mais avons-nous conscience qu’il est présent ‘comme celui qui sert’ ?
Il y a là, me semble-t-il, un fondement du ministère des diacres. Le diaconat est ce ministère que l’Esprit Saint a insufflé au Concile pour signifier que l’horizon de l’Eglise est le service de l’humanité. Et pour signifier que dans ce service que vivent les chrétiens, c’est le Christ lui-même qui sert. La diaconie de l’Eglise est celle du Christ, en son Corps qui se tisse dans le quotidien des hommes. Les diacres particulièrement signifient cette dimension dans leur travail et dans leur quotidien, et dans l’eucharistie ils signifient que c’est le Christ dans sa présence réelle qui nous sert à table.
Si nous continuons à ‘enfiler les perles’ des paroles de l’Evangile, il nous faut ajouter cette phrase si forte de Jésus « Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir et pour donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mt 20,28 et Mc10,45). Il est venu pour servir … Mais à part le geste symbolique du lavement des pieds, on ne voit pas beaucoup Jésus dans des activités ordinaires de service. En fait on le voit se mettre au service de l’humanité à restaurer chez une personne qui l’avait perdue (comme dans les guérisons des possédés), au service d’un lien social à retrouver (avec les lépreux par exemple), mais aussi au service du rétablissement d’une communion de l’humanité avec son Dieu : C’est le sens de sa vie donnée ‘en rançon pour la multitude’, qu’il exprimera en parlant de ‘la nouvelle alliance en son sang’ (Lc 22, 20, 1Co 11, 25).
J’aime aussi une phrase de la première prière eucharistique pour la réconciliation : « Il est venu nouer entre l’humanité et Toi, Père, un lien si fort que rien ne pourra le défaire. » Etienne Grieu le dit bien et nous aide à comprendre ce don ‘pour la multitude’: « En Christ, c’est Dieu lui-même qui vient et l’on peut lire toute l’histoire de Jésus comme une unique tentative de renouer les liens défaits. Confronté à notre refus, il a malgré tout trouvé une issue, en se laissant atteindre par notre violence. On représente parfois le ‘Christ aux liens’ : les mains attachées, il a été dépossédé de sa dignité d’être libre et va être mené à la mort. Or de ces liens il a fait ce qui manifeste l’attachement irrévocable de Dieu à l’humanité et au monde. En lui, Dieu s’est lié à nous. Notre Dieu, en Christ, s’est engagé sans retour et sans reste envers nous, et cette invitation bouleverse l’humanité de fond en comble, sans lui faire violence, mais en appelant en elle ce qui est à naître. Voilà ce sur quoi repose la diaconie de l’Eglise : elle parie sur la capacité de l’humanité à mettre son habit de fête pour accueillir Celui qui vient la visiter.[2] »
On retrouve ici le thème du retour des noces. Revenons donc au récit de Luc en 12,42-44 : « Quel est donc l’intendant fidèle et sensé à qui le maître confiera la charge de ses domestiques pour leur donner, en temps voulu, leur part de blé. Heureux serviteur, que son maitre, en arrivant, trouvera à son travail. Vraiment, je vous le déclare, il l’établira tous ses biens. » ‘Il l’établira’, c’est-à-dire il lui donnera une autorité et une responsabilité qui participe directement à celle du maître. ‘Sur tous ses biens’ : Les biens du Christ, ce sont peut-être justement ces liens que le Père veut renouer avec l’humanité. Nous sommes de simples serviteurs, mais nous pouvons découvrir la portée universelle de nos vies et de nos actes, et la responsabilité que nous avons par rapport à tous les hommes et à toute la terre. La mission que Jésus a vécue de renouer le lien entre Dieu et les hommes s’est jouée dans un temps et un espace limités : « J’ai été envoyé aux brebis perdues d’Israël », dit-il (Mt 15, 24). Mais la portée de ce qu’il a vécu est universelle : « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance répandu pour la multitude » (Mc 14, 24). Pour nous aussi, le service que nous vivons est limité dans le temps et l’espace, mais dans le Corps du Christ il a une portée universelle.
Pour servir en ta présence
Notre méditation dans les récits évangéliques nous a amenés à suivre les mots servir et serviteurs. Mais il s’agit de servir ‘en sa présence’. Comment se manifeste cette présence ? Nous l’avons vu, il s’agit d’attendre le maitre quand il revient. L’arrivée du maitre, l’avènement du Fils de l’Homme, voilà une nouvelle piste que je vous invite à suivre, cette fois dans l’Evangile de Matthieu.
En Mt 24, 37-44, Jésus dit : « Soyez prêts car c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. » Et Jésus fait une comparaison avec le temps de Noé. « A cette époque, avant le déluge, on mangeait, on buvait, on se mariait, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche. Les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’au déluge qui les a tous engloutis : Tel sera aussi l’avènement du Fils de l’Homme. » Dans cette histoire du déluge, on mange et on boit, ou plutôt littéralement on se goinfre et on s’enivre. Les gens ‘ne se doutent de rien’. C’est le contraire de ‘veiller’. Matthieu place d’ailleurs ici l’épisode du serviteur qui donne à tous ‘la nourriture en temps voulu’. Ce serviteur, lui, est à son travail au moment du retour du maitre, c’est-à-dire de l’avènement du Fils de l’Homme.
Si nous continuons notre lecture, nous tombons sur le grand récit du ‘jugement dernier’. « Quand le Fils de l’Homme viendra … il dira : ‘venez à moi les bénis de mon Père, car j’avais faim et vous m’avez donné à manger, j’avais soif et vous m’avez donné à boire’ » (Mt 25,35). Tout s’éclaire quand on met ensemble les deux textes : à l’époque de Noé, les gens mangent et boivent pour eux-mêmes, se goinfrent sans se préoccuper des autres. En Mt 25 les gens voient leurs frères dans le besoin et leur donnent à manger et à boire, ils veillent, comme le serviteur qui donne la nourriture en temps voulu. Il y a d’un coté des gens ‘qui ne se doutent de rien’, de l’autre des gens qui sont surpris : « Tu étais déjà là alors que nous t’attendions ? Tu avais faim et soif ? Mais on ne t’a jamais vu. » Et les autres : « Comment, moi, je ne t’aurais pas donné à manger et à boire ? Mais je ne t’ai jamais vu avoir faim et soif ! » Et le Fils de l’Homme répond : « Oui, tu mangeais et tu buvais, sans te douter de rien, sans voir ton frère à ta porte, sans voir ce petit dans le besoin qui est mon frère. »
Nous faisons ici deux découvertes :
D’abord celle de l’enjeu de l’avenir de la planète : Nous sommes avant le déluge. Nous mangeons et buvons, nous nous étalons dans l’hyper consommation, nous ne nous rendons pas compte que notre avenir est inexorablement lié à celui de la multitude qui n’a pas de quoi vivre, nous ne nous doutons de rien, nous ne discernons pas les menaces liées à ce monde qui se structure dans l’injustice.
Ensuite il y a ce qui se joue dans chaque rencontre avec nos frères humains : A chaque moment où l’un d’entre nous accueille l’autre comme un frère, se joue dans la trame de l’histoire l’avènement du Fils de l’Homme. Il commence à chaque moment de l’histoire, hier, aujourd’hui et demain, quand quelqu’un peut dire : ‘j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger’. Le lien indissoluble de Dieu et de l’humanité en Jésus-Christ s’est renoué, un fil a été tissé du Royaume de Dieu.
L’intérêt de cette découverte, c’est de ne pas faire de l’engagement pour et avec les autres une conséquence de la foi, mais le cœur de la foi. La diaconie n’est pas un prolongement éthique de l’Evangile. La Bonne Nouvelle, c’est l’évangélisation des relations entre les hommes, du tissu relationnel. Sinon nous risquons de nous épuiser dans l’action en cherchant ailleurs un ressourcement. Pour nos communautés aussi, les engagements solidaires sont des lieux sources pour la foi, des lieux d’expérience spirituelle et même sacramentelle d’une eucharistie hors les murs qui trouve son sens et son accomplissement dans l’eucharistie liturgique. C’est ce que nous découvrons dans la démarche vers Diaconia 2013.
Pour élargir notre vision, comme le fait Mt25 dans son grand scenario, je dirais ceci : L’avènement du Fils de l’Homme, c’est la récapitulation de la multitude de tous ces moments où chacun d’entre nous, chaque être humain, quelque soient ses convictions, a été confronté à un autre frère humain dans le besoin et a pu vivre avec lui une rencontre authentique. Et dans cette récapitulation, nous découvrirons que nous sommes tous frères du Fils de l’Homme, nous serons devenus un Corps de frères. Et nous découvrirons que cette multitude des rencontres et des liens tissés aura fait lever la pâte de notre monde et que ‘le Christ sera tout en tous’.
C’est ce que nous anticipons dans l’eucharistie, où nous vivons le renversement signalé en Luc 12 : Nous qui avons vécu le ‘sacrement du frère’ (‘j’avais faim et vous m’avez donné à manger’), nous découvrons que c’est le Ressuscité qui nous sert à table et qui nous donne à manger et à boire : « Prenez et mangez, prenez et buvez ». Et que nous donne-t-il à manger et à boire ? Lui-même, sa vie de chair et de sang, pour « qu’en ayant part au Corps et au Sang du Christ nous soyons rassemblés par l’Esprit-Saint en un seul Corps. », ce Corps du Christ animé d’une vie nouvelle fondée sur le don gratuit de la vie, une vie tissée de liens nouveaux, si forts que rien ne pourra les défaire.
C’est sur ce chemin que Diaconia 20113 voudrait nous conduire, un chemin où nous apprenons à lier ensemble les trois dimensions de l’Église dont parle Vatican II : le service, la parole et la célébration.
Dominique Fontaine,
Vicaire général de la Mission de France (octobre 2011)
[1] La traduction littérale du grec est : « Je suis parmi vous comme le diacre ».
[2] Etienne Grieu, Un lien si fort, Ed de l’Atelier, 2009, p. 45.



